Les Etats-Unis n’ont finalement que 55 ans de retard et restent sous une menace vieille de 145 ans

Barack Obama a réussi à faire voter l'existence d'une sécurité sociale minimale aux Etats-Unis. Mais le mouvement ultra-conservateur devient réellement menaçant.

Faisons un lien vers deux articles de Courrier International :

  • Une victoire historique pour Obama : le président dote les Etats-Unis d'une sécurité sociale minimale ;
  • L’Amérique ultra : Enquête sur ces milices qui haïssent Obama : le dossier du n°1011 du 18 mars 2010 (réservé aux abonnés mais des articles sont accessibles en ligne dans le fil "Amérique").

Les deux sujets concernent les Etats-Unis mais est-ce suffisant pour les rassembler dans un même billet, comme un pan heureux et un côté obscur de l'actualité ? Non, c'est plus profond que cela. Commençons par détailler chacun avant de voir ce qui les réunit.

Depuis les présidences de Bill Clinton, la question de la "sécurité sociale" est centrale aux Etats-Unis. Hillary Clinton s'est battue depuis le début pour une réforme que seule Barrack Obama a réussi à faire voter. La situation des Etats-Unis à ce sujet avait été décrite par Michael Moore dans Sicko. Et c'est donc en 2010 que les Etats-Unis rejoignent l'ensemble des pays développés en matière de protection sociale minimale. Un stade que la France avait atteint en 1945 (et même en 1936 pour l'essentiel), en pleine crise, en quasi-guerre-civile et en pleine reconstruction (y compris de l'appareil industriel et économique). Cette réforme a été ardemment combattue aux Etats-Unis par les lobbys des assureurs, des laboratoires et des cliniques qui voient leurs profits sérieusement menacés. Elle est également qualifiée de "communiste" par les ultra-conservateurs.

Les ultra-conservateurs, même s'ils sont divers et variés (le dossier de Courrier International est assez riche sur ce sujet), sont de plus en plus nombreux, actifs voire violents. L'attentat d'Oklahoma City était un prélude. Les mouvements conspirationnistes, les ultra-religieux, les racistes tribalistes et autres mouvements dont a oublié jusqu'au souvenir partout ailleurs dans le monde occidental sont là, tapis ou virulents. Ils haïssent Obama et les "communistes", l'Etat Fédéral, les deux partis dominants (autant le Parti Républicain que le Parti Démocrate)… et ils veulent revenir à des origines fantasmées des Etats-Unis, à l'époque des Pères Fondateurs et de la Conquête de l'Ouest. Les Indiens et les Noirs ne sont pas les seuls à devoir s'inquiéter. Le concept même d'Etat est remis en cause par ces ultra-conservateurs qui sont aussi des ultra-libéraux sur le plan économique.

La menace qui date de 145 ans et qui réunit les deux sujets a un nom : la Guerre de Sécession (nommée "guerre civile" aux Etats-Unis). Contrairement à une image d'Epinal ayant cours en Europe, la question de l'esclavage tenait plus du prétexte qu'autre chose dans cette guerre. Le vrai problème était la place de l'Etat Fédéral par rapport aux Etats Fédérés. Le cas de l'esclavage cristallisa les tensions mais la vraie question était : l'Etat Fédéral pouvait-il imposer aux Etats Fédérés l'interdiction de l'esclavage ? Rappelons que de nombreux états fédérés avaient déjà aboli l'esclavage et qu'il y avait de vraies filières de transfert des esclaves en fuite entre états des Etats-Unis.
A cette époque, le Parti Républicain fédéraliste était le Parti du Nord (anti-esclavagiste) et le Parti Démocrate celui du Sud (donc esclavagiste). Comment expliquer l'inversion apparente de valeurs des deux partis ? Parce que cette inversion est apparente, selon les critères européens de "droite" et de "gauche" scindées sur des questions socio-économiques.
Si le Parti Républicain n'arrive pas à saisir les ultra-conservateurs malgré ses efforts, c'est parce qu'il est fondamentalement fédéraliste, pour un Etat Fédéral fort, conquérant (en Irak…). A l'inverse, le Parti Démocrate est plutôt celui du repli de l'Amérique sur elle-même, de l'isolationnisme, de la place prépondérante des états fédérés ainsi que des pauvres, notamment les ouvriers agricoles du Sud. Il a fallu attendre la Révolution Kennedy pour que le Parti Démocrate adopte des positions réellement sociales et anti-racistes. Si Barrack Obama a eu autant de mal à faire passer sa loi sur la "sécurité sociale", c'est bien parce qu'au sein même du Parti Démocrate la contradiction entre la pensée sociale désormais "traditionnelle" et une loi fédérale s'imposant aux états fédérés a été compliquée à traiter.

La pensée politique américaine est depuis les origines l'objet de tensions qui ont été résolues depuis longtemps en Europe. L'Europe est composée de vieux états. Même les plus récents (comme la Belgique) se rattachent à une longue histoire. L'existence d'une communauté nationale ne se discute pas. Tout au plus va-t-on discuter sur la taille de celle-ci : les Yougoslaves se sont séparés en serbes, croates, slovènes et bosniaques ; les tchècoslovaques se sont aussi coupés en deux ; les Belges feront peut-être demain pareil mais à chaque fois, l'existence d'un Etat parait être une évidence. Pas aux Etats-Unis.

Les Etats-Unis ont été construits par de petites colonies idéalistes et souvent mues par des désirs religieux ou par une foi quelconque, y compris parfois une foi matérialiste. Les colons européens en Afrique ou ailleurs agissaient sur ordre de leurs métropoles. En Amérique du Sud, les indépendances ont été le fait d'Etat constitués, souvent dictatoriaux dès l'origine.

A l'inverse, les Etats-Unis sont devenus rapidement indépendants. Les petites colonies s'auto-administraient, surtout dans l'Ouest. La plupart des Etats sont des constructions parfaitement artificielles, administratives. Sans histoire. Dès lors, l'appartenance à un Etat et plus encore à une Fédération d'Etats apparait comme une contrainte voire une contradiction avec la nature et la naissance des Etats-Unis, avec l'esprit des fondateurs de cette nation.

La règle des Cows-Boys était simple : va et enrichis toi. Celui qui sera le plus courageux et le plus travailleur sera le plus riche. Dans l'Ouest, la police et la justice -marques fondamentales de la souveraineté des Etats, détenteurs uniques du droit à la violence légitime- étaient souvent absentes. Chacun faisait sa justice et sa police. D'où un amendement constitutionnel donnant le droit à chacun de porter des armes. Pendant la Conquête de l'Ouest, cela semblait une mesure de bon sens.

Derrière la question du port d'armes, derrière le refus de la "sécurité sociale", derrière le mouvement Tea Party, à chaque fois revient cette question de l'Etat. Comme si l'existence d'un Etat (au sens européen du mot) était en lui-même contraire à l'esprit américain.

La Guerre de Sécession n'est pas terminée.

Aux Etats-Unis, l'existence d'un Etat garantissant les Droits à place d'un fusil d'assaut individuel, une devise comme "Liberté Egalité Fraternité", le fait qu'on limite le pouvoir des riches conquérants d'un Ouest ou d'un autre pour que chacun ait des droits, relèvent du "communisme" pour les ultra-conservateurs. Et quelque part, ces idées font partie de l'inconscient collectif américain.

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