PRÉSENTATION GÉNÉRALE

Il existe peu documents sur l'origine et l'histoire de cet ancien prieuré, l'essentiel des archives du Diocèse ayant disparu dans l'incendie de l'Archevêché de Bourges au siècle dernier.
Le prieuré semble pouvoir être daté du XIème siècle (crypte), sa décoration peinte du XIIème siècle. La représentation, dans le cul-de-four de l'abside, de la Vierge en majesté, témoigne de la consécration initiale des lieux à Notre-Dame.
C'est au XVème siècle que la dédicace est transférée à Saint Laurent, alors très populaire en Europe et dont l'une des peintures de l'église, datant de cette époque, représente son martyr sur le gril.
En 1792 le prieuré est vendu comme bien national, en tant que maison d'habitation. Totalement englobé dans la topographie urbaine, il est fortement défiguré par son utilisation comme habitation, mais c'est sans doute cela qui a permis de conserver ce qu'il en reste.
Les peintures murales qui en constituent la principale richesse furent retrouvées, sous le badigeonnage qui les recouvrait, par des enfants du village, à la veille de la guerre de 1940. Il fallut attendre 1977 pour qu'une première opération de sauvegarde des fresques soit entreprise.
Deux autres campagnes de restauration eurent lieu en 1979 et 1990, permettant la consolidation des voûtes de la nef et le dégagement, des enduits et des dépôts, du Christ en majesté.
Le prieuré Saint-Laurent est la propriété d'une association de sauvegarde dont la vocation est l'animation romane en Berry.
 

VISITE DESCRIPTIVE

Dans la rue où l'on débouche, se détache l'austère appareil de pierre du bras nord du transept avec sa fenêtre d'origine au-dessus d'une ouverture beaucoup plus récente.
Du trottoir d'en face on peut apercevoir ce qui reste du clocher effondré et d'une petite rue voisine (à l'Est ou à gauche en regardant l'édifice), l'élégant dessin des toits de la nef et de l'abside.
 

LA CRYPTE

On y accède par un double escalier de pierre, découvert en 1982. Il est considéré comme un véritable bijou d'art roman par la sobre harmonie de ses proportions réduites, de ses voûtes en plein cintre, de son cul-de-four aux trois petites fenêtres qui sont aujourd'hui en dessous du niveau du sol.
La présence d'un pied d'autel témoigne d'une fonction d'église basse, peut-être aussi d'un reliquaire, objet de pèlerinages. En effet, les moines du monastère de l'Estrées (commune de Saint Genou) se réfugièrent à Palluau avec les reliques de Saint Genou, fuyant les hongrois lors de leur seconde incursion en Bas Berry en 937 ou 949.
 

LE CHRIST EN MAJESTÉ

La voûte en plein cintre, partie occidentale, est recouverte d'une grande et belle figure du Christ en majesté dans une gloire ovale, mandore à trois bandes (verte, rouge et jaune). Plusieurs éléments confirment qu'il s'agit du Christ de la dernière venue: il a la main droite bénissante, tient un livre dans la main gauche et son nimbe est cruciforme.
De plus, c'est un Christ tétramorphe puisque dans trois des angles de la voûte on peut voir: un lion ailé et doté d'un nimbe, symbole de l'évangéliste Saint Marc, un ange ou un homme pour Saint Mathieu, et sans doute une partie de l'aigle de Saint-Jean; le bœuf symbolisant Saint Luc a définitivement disparu.
Sur la voûte, on distingue côté nord, trois personnages côte à côte et la tête d'un troisième un peu loin. Ils portent des couronnes carrées et sont nimbés. Souvent interprétés comme la figuration des apôtres, il s'agit en fait des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse.
Des douze qui devaient se trouver côté sud, il ne reste qu'un fragment sur lequel on distingue deux des bras de deux d'entre eux dont l'un tient une cithare.En effet, les attributs de ces personnages sont traditionnellement des coupes de parfum et des instruments de musique.
De plus, sous les symboles du "tétramorphe", quatre personnages en pied, plus ou moins mutilés, paraissant (sûrement pour l'un d'eux) porter un livre, sont plus difficiles à identifier: est-ce les évangélistes eux-mêmes? Les spécialistes affirment que l'art roman ne les représente jamais sous leurs symboles.
Ne seraient-ils pas alors les quatre prophètes de l'ancien Testament (Ézéchiel, Isaïe, Daniel et Jérémie)? En effet, ils auraient toutes les raisons de figurer sous les symboles des évangélistes, continuité symbolique entre l'Ancien et le nouveau Testament, à laquelle la spiritualité médiévale était très attachée.
Cet ensemble peint illustre le thème général de "l'Apocalypse de Saint-Jean" (Apocalypse = mot d'origine grecque signifiant "révélation") l'un des textes les plus célèbres de la Bible figurant à la fin du Nouveau Testament:
"Voici qu'un trône se dressait dans le ciel. Quelqu'un y siégeait, qui était comme une vision de jaspe et de sardoine. Le trône se ceignait d'un arc-en-ciel du ton de l'émeraude. Vingt-quatre trônes l'entouraient où étaient assis vingt-quatre vieillards vêtus de robes blanches et dont la tête portait une couronne d'or...Et à l'entour, se tenaient quatre Êtres vivants que des yeux constellaient, par devant, par derrière, partout. Le premier Être vivant ressemblait à un lion, le second à un jeune taureau, le troisième avait une visage d'homme, le quatrième était l'image d'un aigle en plein vol..."
 

LA VIERGE EN MAJESTE

La place la plus importante, la voûte en cul-de-four de l'abside, est réservée à la Vierge en majesté. On trouve cette iconographie à Montmorillon et à Poitiers (Notre Dame la Grande) où, comme à Palluau, le Christ en mandorle se trouve alors sur la voûte plein cintre du chœur.
La Vierge est ici représentée couronnée, assise sur un curieux trône en forme de nef paraissant bien symboliser l'arche d'alliance, la nouvelle alliance conclue entre Dieu et son peuple. Plus étrange encore, le trône a des accoudoirs terminés en têtes de dragons. Entourée de deux saintes femmes tenant des palmes et qui la glorifient, la Vierge Marie présente l'enfant Jésus, messie annoncé par les prophètes. Mais son expression quelque peu douloureuse anticipe déjà le drame de la Passion:
:"…Alors s'ouvrit dans le ciel le temple de Dieu et l'on y aperçut l'arche de son alliance…Puis dans le ciel apparut un signe grandiose: une Femme revêtue de soleil, la lune sous les pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles. Or la femme donna le jour à un enfant mâle à celui-là qui doit mener toutes les nations païennes avec un sceptre de fer..."
Sur le registre inférieur, de part et d'autre de la fenêtre centrale de l'abside, un mage (Gabriel) et une Vierge Marie recevant le message, représentent la scène classique de l'Annonciation.
Le registre supérieur est moins lisible mais il semble juxtaposer deux scènes: un ange d'un côté, une sainte femme de l'autre, encadrant ce qui pourrait être à gauche, le tombeau vide, à droite la crèche, rapprochement suggérant l'analogie symbolique entre résurrection et naissance souvent exprimée dans les textes prophétiques.
Sur le mur latéral gauche un panneau représentant un saint évêque tenant sa crosse, adossé à une poutre, privé de sa mitre remplacée par l'auréole du martyre et au visage maculé de sang... mais il n'est pas possible d'identifier la victime.
Si l'essentiel des peintures date de la première moitié du XIIème siècle, il faut noter la présence, à l'emplacement de la fenêtre nord de l'abside, murée au XVème siècle, d'une peinture de la même époque, représentant le martyr de Saint-Laurent, malheureux saint sur son gril, taraudé par le bourreau pendant que l'aide attise le feu.
À l'empereur romain qui, en l'an 258, le sommait de lui remettre les trésors de l'Église dont il était dépositaire, Saint-Laurent présenta une foule de pauvres hères en lui disant: "les trésors de l'Église, les voilà!" avec une héroïque insolence qui l'envoya directement sur le gril de son martyre.
 

NOTA


La célèbre "Maesta", Vierge de majesté, est reproduite dans la plupart des ouvrages sur la peinture romane. Elle orne la couverture du "Berry Roman" de la collection Zodiaque et figure en reproduction au musée des monuments français au Palais de Chaillot "une merveilleuse figure, admirablement conservée et pourtant trop peu connue, qui devrait compter parmi les grands chefs d'œuvre de la peinture romane tant pour sa solennelle majesté que pour les qualités proprement plastiques de son audacieuse harmonie
colorée”

TECHNIQUE ET STYLE

Les peintures murales de Saint-Laurent sont des fresques, c'est-à-dire qu'elles résultent de la technique de peinture "a fresco". Cette technique consiste à déposer les couleurs sur un enduit encore humide à base de lait de chaux sans utiliser de liant.
La couleur n'apparaît qu'après le séchage, elle est le résultat de l'emprisonnement dans une sorte de croûte, des pigments issus du carbonate qui remonte de l'enduit quand ce dernier sèche. C'est pourquoi il a fallu un travail de refixage à Palluau, la croûte de peinture se décollait de son support sur les voûtes.
C'est une technique qui demande une grande virtuosité de la part de l'artiste car il doit peindre avant le séchage. Tous les détails et effets de volume étaient donc obtenus par la technique spécifiquement romane de la superposition de lumière, traits plus clairs et de cernes, traits plus foncés, appliqués à la détrempe.
Les fresques du prieuré sont typiquement occidentales par leur appartenance au groupe de peintures à fond clair et par la palette utilisée. Cette palette se compose de quatre couleurs seulement: le blanc, probablement à base de blanc de plomb, l'ocre jaune et l'ocre rouge qui sont des couleurs de terre, le vert est clair ou foncé. Tous les fonds sont blancs et de larges bandes d'ocre rouge et jaune séparent les différents registres et soulignent l'architecture.

Extrait du Bulletin du Groupe d'Histoire d'Archéologie de Buzançais, 1970.